mardi 22 septembre 2026

MARIE GALANTE - L'HEURE DE DÉCIDER - Et si nous prenions enfin notre destin en main ?

MARIE GALANTE - L'HEURE DE DÉCIDER - 

Et si nous prenions enfin notre destin en main ? 





Marie-Galante : 

Collectivité d'Outre-Mer, pourquoi pas ?

Située au sud de l'archipel guadeloupéen, entre les eaux bleues de la mer des Caraïbes et le vent chargé d'histoire des Antilles françaises, l'île de Marie-Galante se distingue par une singularité géographique, économique et identitaire qui la place à part au sein des territoires ultramarins français. Surnommée « la Grande Galette » en raison de sa forme circulaire et de sa platitude presque parfaite, elle abrite une population d'environ dix mille habitants répartis sur trois communes — Capesterre-de-Marie-Galante, Grand-Bourg et Saint-Louis — qui partagent une histoire commune, des défis similaires et une conscience aiguë de leur spécificité insulaire.

Face aux défis persistants de développement économique, d'accessibilité aux services publics, de maintien d'une démographie viable et d'adaptation aux enjeux contemporains, la question de la gouvernance locale et de l'organisation institutionnelle de l'île revient régulièrement dans les débats. L'hypothèse d'une évolution statutaire vers une collectivité d'outre-mer suscite, en effet, des interrogations légitimes et une réflexion de fond que la mobilisation citoyenne et politique de ces dernières années a rendue incontournable.

La Constitution française prévoit, à travers son article 74, un statut particulier permettant à certains territoires ultramarins de bénéficier d'une organisation institutionnelle spécifique et d'une plus grande autonomie dans la gestion de leurs affaires locales. Ce cadre constitutionnel, qui a déjà permis à Saint-Martin et Saint-Barthélemy d'accéder à un nouveau régime institutionnel, ouvre une voie que Marie-Galante pourrait emprunter si sa population et ses élus s'y décidaient.

Dans ce contexte, la perspective de voir Marie-Galante accéder au statut de collectivité d'outre-mer (COM) au sens de l'article 74 de la Constitution interroge tant les opportunités institutionnelles offertes par ce cadre juridique que les réalités historiques et identitaires

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propres à ce territoire. Si certains éléments apparaissent favorables à une telle évolution, notamment en raison des besoins d'adaptation administrative et de développement local, cette réflexion ne peut être dissociée du poids de l'histoire et des dynamiques profondes qui ont façonné l'organisation politique et sociale de l'île.

Dès lors, il convient de s'interroger sur les conditions et les enjeux d'une éventuelle transformation de Marie-Galante en collectivité d'outre-mer. À cet égard, il sera d'abord nécessaire d'examiner les éléments favorables à l'instauration d'une telle collectivité (I), avant de prendre en considération le poids de l'histoire dans l'évolution institutionnelle du territoire (II).

I. LES ELEMENTS FAVORABLES A UNE COLLECTIVITE D'OUTRE-MER DE MARIE-GALANTE

Les années 2000 marquent une prise en considération à la fois politique et juridique des problèmes propres à l'outre-mer au niveau national. Cette dynamique, qui s'exprime d'abord dans le discours national, trouve progressivement un écho dans les territoires ultramarins français d'Amérique, au premier rang desquels la Guadeloupe et Marie-Galante.

A. Un contexte national propice à l'évolution institutionnelle

1. Le discours de Madiana du 11 mars 2000 : l'émergence d'une évolution institutionnelle « à la carte »

C'est lors de son passage en Martinique, le 11 mars 2000, que le Président de la République Jacques Chirac prononce un discours qui marquera à jamais l'histoire constitutionnelle de l'outre-mer. Ce discours représente une rupture nette par rapport à l'uniformisme républicain qui régnait jusqu'alors dans les cercles décisionnels parisiens et dans l'application stricto sensu du principe d'assimilation.

Pour la première fois à ce niveau de responsabilité, le chef de l'État annonce que désormais les collectivités d'outre-mer pourraient choisir leur statut en fonction de leurs spécificités propres. L'émergence d'un statut institutionnel « à la carte » fait ainsi son apparition dans

1Article 74 de la Constitution française du 4 octobre 1958 : « Les collectivités d'outre-mer régies par le présent article ont un statut qui tient compte des intérêts propres de chacune d'elles au sein de la République. »

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le paysage politique français, brisant la logique d'uniformité qui prévalait depuis les lois de départementalisation de 1946. 2

La première traduction concrète de ce discours se trouve dans la loi d'orientation pour l'outre-mer du 13 décembre 2000, qui prévoit notamment la possibilité pour les conseils régionaux et départementaux de se réunir en congrès pour délibérer de toute évolution statutaire, ouvrant ainsi une voie de dialogue institutionnel inédite entre l'État et les territoires ultramarins.

Depuis lors, on constate un discours politique constant en faveur de l'évolution institutionnelle de l'outre-mer, indépendamment des alternances politiques. François Hollande, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron ont tous, à des degrés divers, reconnu la nécessité d'adapter le cadre institutionnel aux réalités des territoires ultramarins.

2. Une volonté politique réaffirmée : le discours de Sébastien LECORNU du 27 novembre 2021

Le 27 novembre 2021, depuis Paris, le ministre de l'Outre-mer Sébastien LECORNU s'adresse aux Guadeloupéens dans un contexte de tensions sociales importantes. Dans ce discours, le ministre réaffirme l'ouverture du gouvernement à toute discussion sur une évolution institutionnelle de la Guadeloupe.

Il déclare notamment : 4

« Certains élus ont posé la question — en creux — de l'autonomie, par rapport au statut actuel de Département/Région d'outre-mer . D'après eux, la Guadeloupe pourrait mieux se gérer elle-même. Ils souhaitent moins d'égalité avec l'hexagone, plus de liberté de décision par les élus locaux. Le Gouvernement est prêt à en parler. Il n'y a pas de mauvais débat, du moment que ces débats servent à résoudre les vrais problèmes des Guadeloupéennes et des Guadeloupéens. »

Ces propos ministériels s'inscrivent dans la continuité du discours de Madiana et témoignent d'une ouverture durable de l'État central à une reconfiguration institutionnelle

2Discours de Madiana, prononcé par le Président Jacques Chirac le 11 mars 2000 en Martinique, posant le principe d'une évolution institutionnelle différenciée pour l'outre-mer.
3Loi n° 2000-1207 du 13 décembre 2000 d'orientation pour l'outre-mer, prévoyant notamment la possibilité pour les conseils départementaux et régionaux de se réunir en congrès pour débattre de toute évolution statutaire.

4Discours du ministre de l'Outre-mer Sébastien LECORNU, 27 novembre 2021 : « Le Gouvernement est prêt à en parler. Il n'y a pas de mauvais débat, du moment que ces débats servent à résoudre les vrais problèmes des Guadeloupéennes et des Guadeloupéens. »

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des territoires ultramarins. Pour Marie-Galante, ce signal national constitue un terreau favorable dans lequel une revendication statutaire spécifique peut s'inscrire légitimement.

B. Un contexte local propice : entre dynamiques régionales et revendications marie-galantaises

1. Les pays français d'Amérique : une dynamique régionale de changement institutionnel

La notion de « Pays français d'Amérique », forgée par le Professeur Pierre-Yves Chicot, désigne cet ensemble de territoires francophones des Caraïbes et de l'Amérique du Sud qui partagent une histoire et des défis communs mais dont les trajectoires institutionnelles se différencient progressivement. La Guyane, la Martinique, Saint-Martin et Saint- Barthélemy ont toutes, à des moments distincts, emprunté la voie d'une recomposition institutionnelle.

La loi du 27 juillet 2011 a mis en place, en mars 2014, une collectivité territoriale unique en Guyane et en Martinique, fusionnant les compétences du département et de la région au sein d'une institution unique. Saint-Martin et Saint-Barthélemy avaient, quant à eux, accédé dès 2007 au statut de collectivité d'outre-mer régie par l'article 74 de la Constitution, se dotant ainsi de compétences élargies et d'une plus grande capacité d'adaptation à leurs réalités locales.

Ces évolutions constituent un précédent et une référence pour Marie-Galante. Elles démontrent que l'architecture constitutionnelle française est suffisamment souple pour permettre des adaptations institutionnelles significatives sans rupture avec la République. Elles montrent également que la différenciation n'est pas synonyme de séparatisme, mais peut au contraire renforcer l'efficacité de l'action publique locale et mieux répondre aux besoins des populations.

2. Le débat institutionnel en Guadeloupe : les congrès des élus

Au niveau de la Guadeloupe, l'article L. 5915-1 du Code général des collectivités territoriales prévoit que les élus des conseils départementaux et régionaux, réunis en

5Pierre-Yves Chicot, « Pays français d'Amérique : des limites de l'action publique », Revue inter- entreprises, 11 septembre 2017.
6Loi n° 2011-884 du 27 juillet 2011 relative aux collectivités territoriales de Guyane et de Martinique, instaurant une collectivité territoriale unique en mars 2014.

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congrès, délibèrent de toute proposition d'évolution institutionnelle. Ce mécanisme a été régulièrement activé, témoignant d'une préoccupation constante des élus guadeloupéens pour la question statutaire.

Lors du 19e Congrès des élus départementaux et régionaux — élargi aux maires et aux parlementaires — plusieurs résolutions structurantes ont été adoptées : la création d'un pouvoir normatif autonome local, la répartition des compétences avec l'État, la création d'une collectivité unique dotée de soixante membres maximums, ainsi que l'organisation d'une consultation citoyenne garantissant la représentativité de l'ensemble de l'archipel, y compris de ses dépendances insulaires.

Ce congrès s'est toutefois tenu dans une atmosphère de division, plusieurs acteurs politiques majeurs ayant choisi de ne pas y participer. Le Parti communiste guadeloupéen, le CIPPA, certains élus de « Péyi Gwadloup » et de « Guadeloupe Plurielle Solidaire » ont déploré des lacunes dans les processus de consultation. Le Parti socialiste guadeloupéen a pour sa part exprimée des réserves importantes, s'engageant à « éclairer les citoyens sur les enjeux, les limites et les risques du projet d'évolution institutionnel ».

Néanmoins, le député Christian Baptiste a su exprimer avec force la logique profonde de ce débat : le cadre de l'article 73 de la Constitution, selon lui, freine les initiatives locales et ne permet pas de répondre aux grands défis du territoire — le départ des jeunes, une économie fragile, la vie chère et des services publics défaillants. L'article 74, en revanche, permettrait une autonomie normative et décisionnelle à la hauteur des enjeux.

« Nous n'avons pas vocation à rester indéfiniment dans un cadre qui bride nos initiatives. Nous devons pouvoir décider, ici, pour nous, de ce qui fonde notre avenir. »

3. Marie-Galante : d'une revendication de spécificités à une traduction juridique

Pour Marie-Galante, la revendication d'une reconnaissance de ses spécificités n'est pas nouvelle. Elle s'est exprimée de longue date à travers les débats sur la notion de « Péyi Marie-Galante » au sein de la communauté de communes, les mobilisations autour de la fermeture de la maternité et du service de chirurgie de l'hôpital local, ou encore les crises économiques répétées qui ont mis en lumière la fragilité structurelle de l'île.

7Article L. 5915-1 du Code général des collectivités territoriales : « Le congrès des élus départementaux et régionaux et des maires délibère de toute proposition d'évolution institutionnelle, de toute proposition relative à de nouveaux transferts de compétences de l'État vers le département et la région concernés. »

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Chacun de ces moments a posé, avec une acuité particulière, la question de savoir si le cadre institutionnel existant permettait réellement à Marie-Galante de répondre à ses défis propres. La réponse des acteurs locaux a souvent été négative : insuffisance de ressources, lourdeurs administratives liées à la double tutelle départementale et régionale, décisions prises à distance sans tenir compte des réalités insulaires.

C'est la crise du Covid-19 qui offrira une illustration saisissante de cette capacité décisionnelle locale. En mars 2020, face à l'inaction initiale de la préfecture et à la menace sanitaire pour une population âgée sans service de réanimation, les trois maires de Marie- Galante prennent conjointement un arrêté municipal interdisant temporairement l'accostage et le débarquement de passagers de tout navire de commerce et de plaisance sur le littoral de l'île. 8

Cet arrêté, attaqué en référé-liberté par le Préfet de la Guadeloupe devant le tribunal administratif, est défendu avec vigueur par les trois communes. Dans leurs observations, celles-ci font valoir que la mesure — temporaire, proportionnée et justifiée par les risques sanitaires spécifiques à Marie-Galante — n'interdisait pas de quitter l'île ou de la rejoindre par voie aérienne, et que les liaisons maritimes n'étaient pas le seul moyen permettant d'assurer les urgences, qui continuaient d'être gérées par voie héliportée comme en temps normal. Cet épisode illustre avec éloquence la capacité des élus marie-galantais à exercer un pouvoir décisionnel adapté aux réalités locales — une capacité qui gagnerait à être institutionnalisée dans un cadre approprié.

Plus récemment, un mémorandum a été signé par les trois maires de Marie-Galante en 2024, entériné par les conseils municipaux des trois communes entre 2025 et 2026, affirmant la reconnaissance des spécificités de l'île et posant les bases d'une revendication institutionnelle formalisée. 10 Ce mémorandum constitue un acte politique fondateur : il traduit en termes juridiques et institutionnels une aspiration qui avait jusqu'alors cherché ses voies d'expression dans la mobilisation sociale et les discours politiques.

8Arrêté municipal du 17 mars 2020 portant interdiction temporaire d'accostage et de débarquement de passagers de tout navire de commerce et de plaisance, pris conjointement par les maires de Capesterre-de- Marie-Galante, Grand-Bourg et Saint-Louis, dans le cadre de la lutte contre l'épidémie de Covid-19. 9Observations des communes de Capesterre-de-Marie-Galante, Grand-Bourg et Saint-Louis, présentées devant le tribunal administratif de la Guadeloupe, 26 mars 2020.

10Mémorandum signé par les trois maires de Marie-Galante en 2024, entériné par les conseils municipaux de Capesterre-de-Marie-Galante et Grand-Bourg en 2025, et par celui de Saint-Louis le 10 janvier 2026.

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II. LE POIDS DE L'HISTOIRE DANS L'EVOLUTION INSTITUTIONNELLE DE MARIE-GALANTE

Nous sommes le produit d'une histoire, et rien ne vient de rien. La science s'intéresse aujourd'hui à la mémoire cellulaire, à la psychogénéalogie, aux concepts transgénérationnels11. Des pans entiers de la création artistique marie-galantaise et guadeloupéenne — théâtre, danse, musique — ont puisé leur essence dans l'histoire de l'esclavage. Le Festival Terre de Blues, créé à Marie-Galante en 2000, établit un lien symbolique entre trois « Saint-Louis » : Saint-Louis du Sénégal, berceau africain ; Saint- Louis des États-Unis, berceau du blues ; et Saint-Louis de Marie-Galante, témoignant d'une identité qui se construit dans la mémoire et la résilience.

Toute réflexion sur l'avenir institutionnel de Marie-Galante doit donc intégrer cette dimension historique, non comme un obstacle mais comme une donnée fondamentale de compréhension de la société marie-galantaise et de ses rapports à l'autonomie, au pouvoir et à la décision collective.

A. Les séquelles d'une déshumanisation : comprendre pour reconstruire

1. L'esclavage : une destruction systémique de l'individu et du collectif

L'article 44 du Code Noir de 1685 assimilait l'esclave à un « bien meuble », 12 effaçant d'un trait de plume la personnalité juridique de milliers d'êtres humains et légitimant leur asservissement comme une catégorie ordinaire du droit de propriété. Au-delà de cette consécration juridique de la déshumanisation, l'esclavage a opéré une destruction systémique de l'individu et du lien social.

Sur l'habitation sucrière, tout était fait pour enlever à l'esclave l'amour de lui-même, l'amour de son travail, l'amour de ses frères et sœurs présents sur cette habitation. La famille était déchirée, les langues interdites, les pratiques culturelles réprimées. L'être asservi était

11 Aimé CHARLES-NICOLAS , Benjamin BOWSER : « L’esclavage : quel impact sur la psychologie des populations ». Cet ouvrage a été rédigé à la suite d’un colloque scientifique international durant lequel pour la première fois des historiens, des écrivains, des généticiens, des sociologues, des politologues, des psychologues, des psychanalystes des anthropologues ont pu croiser leurs savoirs sur cette question complexe des conséquences psychologiques de l’esclavage chez les descendants des maîtres et des personnes mises en esclavage.

12Article 44 du Code Noir de 1685 : « L'esclave est un bien meuble. » Cette disposition consacrait juridiquement la déshumanisation de l'être asservi en l'assimilant à un objet de commerce.

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soustrait à toute communauté d'appartenance pour n'être plus qu'un outil de production, une unité économique, une valeur marchande.

Nous restons persuadés qu'il existerait une mémoire cellulaire transmettant les séquelles de cette période esclavagiste de génération en génération. Cette déconstruction de l'humain se manifeste encore aujourd'hui dans certaines attitudes collectives : la méfiance envers tout projet communautaire — « konplo a nèg sé konplo a chyen » , la difficulté à se projeter collectivement dans un avenir commun, la tentation du repli individuel face aux défis collectifs.

Attardons-nous sur la révolution des esclaves de 1802— avec l'expédition Richepanse et le rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe — a peut-être été vécu comme un traumatisme collectif dont les effets perdurent dans l'inconscient du peuple guadeloupéen et marie- galantais. Cette intuition trouve un écho saisissant dans les travaux de l’économiste- psychanalyste David Boucaud[14], qui, dans son analyse interdisciplinaire des conditions du développement endogène à Marie-Galante, théorise de manière rigoureuse ce que les acteurs locaux ressentent souvent de façon diffuse. Pour Boucaud, le territoire marie- galantais est traversé par ce qu’il nomme une “psychanalyse territoriale” : l’héritage esclavagiste n’y est pas simplement un fait historique révolu, mais une structure psychique collective encore agissante, qui conditionne en profondeur la capacité du groupe à se projeter collectivement dans l’avenir.

Mobilisant le concept winnicottien d’“objet transitionnel”, Boucaud montre que certaines pratiques emblématiques de l’île — la coupe manuelle de la canne, l’usage des bœufs tirants, l’organisation des “coups de main” — ne sont pas de simples survivances folkloriques. Elles constituent un “espace potentiel” collectif, un bouclier psychique protégeant la communauté contre l’angoisse de morcellement identitaire induite par les ruptures successives de la départementalisation de 1946 et de la mondialisation. En ce sens, ce que nos observateurs extérieurs interprètent parfois comme un conservatisme ou une résistance au changement est en réalité une défense collective inconsciente : le groupe maintient le fil de sa continuité narcissique face à un monde en mutation rapide qui a déjà, par le passé, radicalement nié son humanité.

Mais c’est dans sa théorie de la “subjectivation collective” que l’apport de Boucaud se révèle le plus fécond pour notre réflexion institutionnelle. Dans une perspective freudienne et post-freudienne, il soutient que le développement endogène de Marie-Galante ne peut

advenir sans un véritable travail de “sublimation collective” : la transformation des traumatismes historiques sédimentés — les violences de la plantation esclavagiste, la déshumanisation systémique, les dominations héritées — en énergie créatrice socialement et économiquement valorisée. Il illustre ce processus par la filière canne-sucre-rhum de l’île : ce que fut le lieu géométrique de l’aliénation la plus absolue — la plantation — peut devenir un espace contemporain de souveraineté technique, d’excellence internationale et de fierté créative, à travers le rhum agricole de haute qualité produit par les distilleries Bellevue, Bielle et Père Labat. Ce renversement n’est pas qu’économique : il est d’abord psychique.

Cette grille de lecture éclaire d’un jour nouveau les résistances que nous observons face aux projets de développement ou d’évolution institutionnelle. Boucaud démontre en effet que les échecs répétés des dispositifs d’aménagement importés de l’extérieur — depuis Paris ou la gouvernance régionale — ne s’expliquent pas par une quelconque immaturité politique des populations. Ils déclenchent des mécanismes collectifs de rejet parfaitement analogues aux résistances observées en clinique thérapeutique lorsqu’une interprétation est plaquée de force sur un patient sans respect pour son rythme propre. Toute évolution institutionnelle portée de l’extérieur, sans résonance avec le désir inconscient des sujets qui habitent le territoire, est condamnée à rester un “greffon exogène”. C’est précisément pourquoi le mémorandum des trois maires de 2024, construit par et pour les Marie- Galantais, constitue une démarche qualitativement différente des schémas directeursrégionaux préformatés qui ont jusqu’ici prévalu : il procède d’une demande endogène, d’une parole portée de l’intérieur.

Ainsi, comprendre les séquelles psychiques de l’esclavage n’est pas un exercice mémoriel tourné vers le passé. C’est une condition de possibilité de l’action politique présente. Une réforme institutionnelle durable à Marie-Galante suppose, au sens de Boucaud, le passage d’une “authenticité-réaction” — où la tradition défend le groupe contre l’angoisse dedisparition — à une “authenticité-création” — où l’héritage historique devient la matière première d’un projet souverain librement assumé. Ce passage est la clé de voûte de toute trajectoire de développement pérenne. Il s’agit, en définitive, de transformer le poids écrasant de l’histoire en capacité renouvelée de faire société et de faire projet commun : d’aller de la dette subie au désir de territoire.

2. Faire silence sur l’esclavage : un enjeu politique persistant

Faire silence sur l'esclavage a été, pendant de longues décennies, un enjeu politique délibéré. Cette loi du silence, imposée par la puissance coloniale puis entretenue par les logiques de l'assimilation républicaine, a longtemps empêché un regard lucide sur les séquelles causées par plusieurs siècles de servitude. Ce silence doit aujourd'hui être mis de côté afin de pouvoir regarder en face les blessures héritées de cette période.

Notre histoire n'est pas celle d'un Corse, ni celle d'un habitant de l'Ardèche. Nous avons connu l'esclavage, la colonisation, les tentatives réprimées de libération. On ne peut en faire l'économie lorsqu'on réfléchit à notre rapport à l'autonomie, à notre capacité à nous gouverner nous-mêmes, à notre manière d'envisager les responsabilités collectives.

B. Faire peuple pour prendre son destin en mains

1. Comprendre les résistances : entre peur et maintien sous tutelle

Les partisans du statu quo institutionnel n'utilisent généralement aucun discours rationnel. Ils légitiment leur position par la peur : une peur de s'éloigner de la Mère Patrie, une peur d'assumer et d'assurer de nouvelles responsabilités, une peur de l'inconnu que représente toute autonomie accrue. On peut s'interroger sur le poids de l'histoire dans ce comportement.

L'imaginaire collectif a comme repère historique le sort qu'a connu la première République Noire. L'équation de la libération d'un peuple vers une autonomie totale est parfois vécue comme un mauvais sort, une tentation dangereuse dont il faudrait se prémunir. Ce réflexe — entretenu parfois volontairement par ceux qui bénéficient du statu quo — vise à maintenir le peuple sous tutelle de la Mère Patrie, à entretenir une forme d'immaturité politique collective.

Il convient toutefois de distinguer cette résistance liée à la peur de celle qui procède d'un attachement sincère aux valeurs républicaines et aux solidarités nationales. Car la question statutaire ne se pose pas en termes d'opposition entre Marie-Galante et la République, mais en termes de trouver, dans le cadre républicain, la configuration institutionnelle la mieux adaptée aux réalités de l'île.

2. La différenciation comme voie de responsabilisation : la loi 3DS et ses perspectives

La loi du 21 février 2022, dite loi 3DS — pour différenciation, décentralisation, déconcentration et simplification 13 consacre le principe de différenciation territoriale comme une modalité normale de l'action publique française. Ce texte reconnaît que des territoires aux caractéristiques distinctes peuvent légitimement bénéficier de règles et de compétences adaptées à leurs réalités propres. Pour Marie-Galante, ce principe constitue un outil supplémentaire à explorer, complémentaire à la voie de l'article 74.

La revendication statutaire de Marie-Galante ne vise pas à se soustraire à la solidarité nationale, mais à exercer davantage de responsabilité locale dans la gestion des affaires qui concernent directement les Marie-Galantais. Un statut de collectivité d'outre-mer permettrait à l'île de disposer d'un cadre institutionnel adapté à sa réalité insulaire, de ses compétences dans des domaines stratégiques comme le développement économique, le tourisme, l'agriculture ou la gestion des ressources naturelles.

Reprendre confiance en soi, construire un projet de société collectif et partagé, assumer les responsabilités qui vont avec une plus grande autonomie : tels sont les défis culturels et politiques que devra relever Marie-Galante pour que toute évolution institutionnelle soit réellement portée par le peuple et pour le peuple. « Moun Marigalant, moun lanklo, nou fo » — les gens de Marie-Galante, les gens de l'île, nous sommes forts : cette affirmation identitaire doit devenir le socle d'une volonté politique collective.


CONCLUSION

Beaucoup l'ont dit avant nous : « Marie-Galante est à la croisée des chemins », « Marie- Galante est à un tournant de son histoire. » Ces constats, formulés depuis des décennies, risquent de demeurer de vains mots si la réflexion ne se traduit pas en actions concrètes et en choix politiques assumés.

Marie-Galante dispose aujourd'hui d'atouts réels pour engager cette transition institutionnelle. Elle dispose d'un cadre juridique — l'article 74 de la Constitution — qui offre une voie constitutionnelle claire et éprouvée. Elle dispose d'experts, de juristes,

13Loi n° 2022-217 du 21 février 2022 relative à la différenciation, la décentralisation, la déconcentration et portant diverses mesures de simplification de l'action publique locale, dite loi 3DS.page11image45346800 page11image45347008

d'économistes, d'acteurs de la société civile, issus de Marie-Galante ou désireux de mettre leurs compétences au service de l'île. Elle dispose d'une mobilisation politique récente — le mémorandum des trois maires, les délibérations des conseils municipaux — qui témoigne d'une volonté institutionnelle de progresser.

Mais les outils et les textes ne suffisent pas. Le peuple doit être sensibilisé et éduqué aux enjeux de cette évolution. Une démocratie locale vivante suppose une citoyenneté active, informée, capable d'exercer un choix éclairé sur son avenir institutionnel. La consultation populaire que certains élus appellent de leurs vœux n'aura de sens que si elle est précédéed'un véritable débat public, associant les citoyens, les élus, les syndicats et la société civile dans toute sa diversité.

Le changement statutaire au sens de l'article 74 de la Constitution sera, s'il advient, un espace de responsabilisation, de territorialisation, de domiciliation du pouvoir. Il donnera à Marie-Galante le droit de se tromper et de s'ajuster — comme l'a fait la France elle-même, qui a eu besoin de cinq républiques depuis 1789 pour trouver une certaine stabilité institutionnelle.

Dépassons nos peurs, dépassons nos échecs, dépassons 1802 ! Projetons-nous dans une logique de responsabilisation de notre territoire. Car comme le dit le proverbe créole : « bèf di kon' ay tro long i pa kay an bwa » — le bœuf qui dit que ses cornes sont trop longues n'ira jamais dans les bois. Le statu quo est la meilleure façon de ne rien faire, de ne pas progresser et de laisser d'autres décider à notre place de ce qui nous appartient.

L'heure est venue pour Marie-Galante de prendre son destin en mains.

Thierry Bavarday

M/G le, 22/09/2026

Si je publie cet article sur mon Blog, c'est évident parce que j'y retrouve des idées auxquelles j'adhère et que je partage viscéralement. 

Je suis aussi fier de constater qu'une nouvelle génération commence à entrevoir, avec lucidité, les chemins possibles de notre avenir. Elle doit désormais dépasser le simple empirisme, avoir l'audace de repousser l'horizon et oser entrer pleinement dans son siècle. Une réadaptation s'impose - et c'est maintenant !

Bernard N'DENDELE LECLAIRE.


lundi 27 juillet 2026

CES FLAMMES QUI NOUS OBLIGENT À RÉFLÉCHIR

 


CES FLAMMES QUI NOUS OBLIGENT À RÉFLÉCHIR



           Les immenses incendies qui frappent aujourd’hui l’Europe, le Canada et d’autres régions du monde bouleversent les populations, détruisent des paysages séculaires et interrogent notre rapport à la nature. 

Face à ces catastrophes, une question surgit naturellement de la braise. Faut-il y voir qu’un phénomène climatique ou ces événements peuvent-ils aussi nous inviter à réfléchir sur notre manière d’habiter ce monde ?

          Sans céder aux interprétations simplistes ni aux discours catastrophistes, il est permis de reconnaître que le feu possède, depuis toujours, une profonde portée symbolique. Dans toutes les grandes civilisations, il représente à la fois la destruction et le renouveau. Il consume ce qui est devenu fragile, purifie ce qui doit l’être et prépare parfois les conditions d’une « re-naissance ».

Notre patrimoine culturel en porte de nombreux témoignages. Dans la tradition biblique, le feu accompagne les grands moments de transformation, le buisson ardent révèle la présence divine sans être consumé, la colonne de feu guide un peuple dans le désert, la Pentecôte évoque une lumière intérieure qui transforme les consciences. Le feu n’y apparaît pas seulement comme une force destructrice, mais comme un appel à changer de regard.

           Aujourd’hui, les incendies qui ravagent des millions d’hectares trouvent avant tout leurs explications dans des causes bien identifiées : le dérèglement climatique, les sécheresses répétées, les vents extrêmes ou encore certaines activités humaines. Au-delà des explications scientifiques, ils peuvent aussi nous conduire à une réflexion plus profonde.

Notre époque semble avoir atteint une forme de saturation. Nous produisons davantage, nous communiquons sans cesse, nous maîtrisons des technologies toujours plus puissantes, et pourtant beaucoup éprouvent un sentiment de vide, de perte de repères et de rupture avec la nature. Ces feux deviennent alors le miroir de nos propres déséquilibres.

La véritable question n’est peut-être pas de savoir ce que ces incendies annoncent, mais que révèlent-ils de nous-mêmes ?  

Sommes-nous encore capables de vivre avec mesure ? 

Savons-nous préserver ce qui est essentiel avant qu’il ne disparaisse ? Avons-nous conservé le sens de notre responsabilité envers les générations futures ?

Les crises que nous traversons, qu’elles soient climatiques, sociales ou spirituelles, nous rappellent que l’humanité ne pourra durablement construire son avenir sans retrouver une meilleure stabilité entre le progrès, la nature et la conscience.

          Les flammes qui embrasent les forêts ne sont peut-être pas seulement un phénomène extérieur. Elles nous invitent aussi à regarder ce qui, en chacun de nous et dans nos sociétés, mérite d’être transformé avant qu’il ne soit trop tard.

Le véritable défi n’est donc pas de prédire l’avenir, mais de devenir capables de le traverser avec davantage de lucidité, de responsabilité et d’espérance.

Les forêts repousseront un jour. La réflexion majeure qui s’impose est de savoir si notre conscience, elle aussi, saura renaître des cendres. 

          Aussi, le plus inquiétant n’est peut-être pas que les arbres brûlent, mais que nous nous habituions à les voir brûler sans remettre en cause notre manuel d’habiter le monde. 

En fait, ce feu n’est qu’un révélateur, car le véritable sujet est la conscience humaine.

          Autrement dit, les flammes ne sont que le miroir de quelque chose qui brûle déjà en nous. Je parle de notre rapport au temps, à la nature, au progrès, au sacré, à la responsabilité. C’est ce déplacement du regard qui donne de la profondeur à notre réflexion.

          Les catastrophes naturelles ne créent pas les crises de civilisation, elles les rendent simplement visibles. Les incendies révèlent alors une question beaucoup plus vaste. 

Que reste-t-il d’une civilisation lorsqu’elle perd le sens de la limite ?

          C’est une interrogation philosophique avant d’être écologique, mais elle demeure incontournable pour notre avenir à tous.  Il n’y a pas que le feu quand la nature nous oblige à réfléchir. Il y a aussi l’eau, avec les violentes inondations, les sécheresses et notre illusion de maîtrise. Aux Antilles, nous avons le vent avec des ouragans de plus en plus puissants et dévastateurs accompagnant toute la fragilité de nos certitudes.

          Sans pour cela tomber dans un discours pro apocalyptique, mon but est de pousser l’homme à une profonde réflexion auto critique sur notre époque.

          Les grandes catastrophes ne changent pas le monde, elles révèlent ce que le monde est devenu. À nous de réparer les vases brisés avant qu’il ne soit trop tard ! 

 

Bernard Leclaire

GB le, 27/10/2026

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 18 juin 2026

Hommage à Monsieur Ludovic DARIN, dit FÉFÉ.

 

Hommage à Monsieur Ludovic DARIN, dit FÉFÉ.

 

 

Il est des hommes dont la présence impose naturellement le respect. Monsieur Ludovic DARIN, que tous connaissent avec affection sous le nom de FÉFÉ, appartient à cette génération rare d’hommes debout, façonnés par l’effort, la dignité et l’amour sincère de leur terre.

Marie-Galantais jusqu’au plus profond de l’âme, il incarne cette époque valeureuse où la parole donnée avait force d’engagement, où le travail constituait une noblesse, où l’honneur se vivait simplement, sans éclat inutile. Les années ont passé, mais chez lui l’esprit demeure vif, le regard lucide, la mémoire présente, et cette verdeur intérieure qui distingue les hommes restés jeunes par la pensée.

FÉFÉ est de ceux que le temps n’abat pas. Il les mûrit. Il les affine. Il leur donne davantage encore de profondeur. Chez lui, l’expérience n’a jamais remplacé l’élan ; elle l’a guidé. Son sourire, toujours là, témoigne d’une force tranquille et d’une sagesse qui ne s’est jamais durcie.

Instruit par la plus haute des écoles, celle de la vie, il a appris dans le réel ce que bien des livres n’enseignent pas : le courage dans l’épreuve, la patience dans l’attente, la fidélité dans les engagements, la valeur de l’humain au-dessus de tout. Il sait observer, comprendre, conseiller, et lorsqu’il faut agir, il agit avec justesse.

Issu d’un temps rude, il a connu les privations, les secousses du monde, les lendemains difficiles d’une époque où survivre exigeait déjà du caractère. Sa génération n’a pas reçu le confort : elle a dû le construire. Elle n’a pas hérité de la facilité : elle a appris la résistance.

Comme tant d’hommes solides de Marie-Galante, FÉFÉ a travaillé sans relâche. Plus qu’un travailleur, il fut un bâtisseur de valeurs. À ses enfants, il a transmis l’essentiel : le respect, le sens de l’effort, la dignité, l’honneur, et cette intelligence simple mais profonde qui naît du quotidien.

Il a appris par le livre des saisons, par le rythme des récoltes, par la vérité du soleil levant, par le chant des oiseaux, par l’attention portée aux autres. Cette culture-là ne s’achète pas : elle se mérite.

Son souhait le plus cher demeure de voir réussir son pays. Voir la jeunesse rester sur l’île, y trouver du travail, y fonder sa vie, y connaître la sérénité. Il rêve encore d’une Marie-Galante unie, fière d’elle-même, tournée vers l’avenir sans trahir ses racines.

Mais l’homme clairvoyant voit aussi les blessures : les divisions inutiles, les rancœurs entretenues, les querelles qui freinent l’élan collectif, l’oubli de ce qui rassemble. Et cela l’attriste, non par faiblesse, mais parce qu’il sait ce que l’île fut capable d’accomplir lorsqu’elle avançait d’un même pas.

Chez lui, la tristesse n’est jamais résignation. Elle est exigence. Elle est appel au sursaut.

Aujourd’hui, rendre hommage à FÉFÉ DARIN, c’est honorer un homme vivant, présent, debout, encore vert d’esprit et riche d’une lucidité que bien des plus jeunes pourraient lui envier. C’est reconnaître en lui un témoin précieux, un conseiller naturel, un exemple silencieux.

Et si Marie-Galante veut retrouver sa grandeur, qu’elle tende l’oreille à ceux qui, comme lui, ont traversé les tempêtes sans perdre ni leur bon sens ni leur espérance.

Car certains hommes vieillissent en apparence seulement. Au dedans, ils demeurent des forces. Et tant que FÉFÉ scrutera encore l’horizon du Pays avec amour, rien ne sera  jamais perdu.

 

Grand-Bourg le, 16/04/2026.

 

Bernard LECLAIRE.

 

jeudi 11 juin 2026

HOMMAGE À PATRICK SOLVET - MEMBRE FONDATEUR D'AMBITION GUADELOUPE


HOMMAGE À PATRICK SOLVET







Hommage à Patrick SOLVET

 

          La mort est la mort. Depuis l’aube de l’humanité et jusqu’à la fin des temps, les âmes s’envolent, quittant le rivage des vivants pour rejoindre l’inconnu. Mais certaines disparitions laissent un vide plus profond que d’autres, car elles emportent avec elles une part de mémoire, de courage et d’espérance.

Aujourd’hui, c’est avec une immense tristesse que nous saluons la mémoire de Patrick SOLVET.

Patrick n’était pas un homme ordinaire. Il appartenait à cette catégorie rare d’êtres humains qui consacrent leur existence à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Il fut l’un des artisans de la reconnaissance du GWO KA, ce trésor de notre identité, comme patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Il avait compris avant beaucoup d’autres que la culture n’est pas un simple héritage du passé, mais la colonne vertébrale d’un Peuple, la preuve vivante de son existence et de sa dignité.

Guerrier intransigeant de la culture guadeloupéenne, Patrick a consacré son énergie, son intelligence et sa détermination à défendre ce qui fait l’âme profonde de notre Pays.

Mais son combat ne s'arrêtait pas là.

Il fut également l’un des pères fondateurs d’AMBITION GUADELOUPE, un mouvement né de la volonté de voir émerger une Guadeloupe plus forte, plus juste et plus maîtresse de son destin. Avec lui, la politique n’était pas une carrière, mais un Engagement. Elle était un acte de foi envers son Peuple.

J’ai eu l’honneur de cheminer à ses côtés, avec Mélina Seymour, lors de la campagne régionale de 2015. Je garde en mémoire ces longues journées sur les routes de l’archipel, à bord de cette maison mobile qui nous servait de quartier général itinérant. Nous traversions la Guadeloupe de part en part, nous arrêtant dans les communes, les quartiers, les sections, multipliant parfois jusqu’à sept conférences dans une même soirée.

Patrick était infatigable.

Partout où nous passions, il était chez lui. Il connaissait les hommes, les femmes, les familles, les histoires, les blessures et les espoirs de ce Pays. Il connaissait la Guadeloupe comme peu la connaissent. Cet archipel n’avait plus aucun secret pour lui.

Il savait écouter avant de parler. Il savait convaincre sans humilier. Il savait rassembler sans renoncer à ses convictions.

Aujourd’hui, nous ne perdons pas seulement un militant, un acteur culturel ou un homme politique. Nous perdons un frère, un ami, un compagnon de route. Nous perdons surtout un visionnaire, l’un de ceux qui croyaient encore que la Guadeloupe pouvait se redresser par la force de ses valeurs et la dignité de ses enfants.

Patrick faisait partie de ces hommes qui regardaient le pouvoir droit dans les yeux. Non par défi, mais parce qu'il estimait que nul ne devait courber l'échine lorsqu'il s'agit de défendre son peuple. Il croyait profondément que la dignité n'est pas négociable.

Il aurait donné sa vie — et, d'une certaine manière, il lui a consacré sa vie — pour voir émerger une Guadeloupe libre dans ses choix, fière de son identité et administrée par des femmes et des hommes debout. Voilà ce qu'était Patrick SOLVET. Voilà ce qu'est l'esprit d'Ambition Guadeloupe.

Être capable, en toutes circonstances, de demeurer un homme libre. Un homme vrai. Un homme qui ne baisse jamais les yeux lorsque l'intérêt général est en jeu. Un homme qui place la dignité du peuple guadeloupéen au-dessus de toute ambition personnelle.

Les grandes figures ne meurent jamais vraiment. Elles continuent à vivre dans les idées qu'elles ont semées, dans les combats qu'elles ont menés et dans les consciences qu'elles ont éveillées.

Patrick nous quitte aujourd'hui, mais son empreinte demeure. Elle restera inscrite dans la mémoire culturelle, politique et humaine de la Guadeloupe. Que son âme repose en paix. Et que ceux qui l'ont connu, aimé et accompagné poursuivent, chacun à leur manière, le chemin qu'il a tracé.

          Salut à toi, Patrick. Merci pour ton engagement. Merci pour ton courage.
Merci pour ton amour indéfectible de la Guadeloupe. Les hommes meurent. Les idées demeurent. Les grands serviteurs du peuple, eux, entrent dans la mémoire collective.

  

Bernard LECLAIRE

Président AMBITION GUADELOUPE

Président NOU KAT SÉ YONN

GB le, 10/06/2026.

 

mercredi 31 décembre 2025

(2025) CAHIER D'UNE ANNÉE SUFFOQUÉE !


Cahier d’une Année Suffoquée !

 

2025
Année bâillonnée de slogans
Année à la bouche pleine de cendres
Année couchée sur le ventre de la Terre
Oreille collée aux grondements
Mais sourde
Sourde à son propre avertissement.

Je dis 2025
Et j’entends la pierre se fendre
J’entends la mer vomir ses morts

Le magma vengeur sommeille

Un vent plaintif prédit le lugubre
J’entends le monde tousser sous le poids de ses certitudes.

Nous avons marché dans l’année
Comme on traverse un champ miné
Sifflotant
À ne pas entendre l’explosion imminente de nos renoncements.

2025 l’année du grand rétrécissement
Rétrécissement des consciences
Rétrécissement de l’Humanité
Rétrécissement du courage à la taille d’un communiqué.

On a vu la violence se vêtir de respectabilité
On a vu la honte se faire administrative
La cruauté parler le langage froid des tableaux Excel.

Les peuples ont été rangés
Classés
Triés comme des marchandises avariées
Les corps déplacés, les âmes ajournées
Et le sang — toujours le sang —
Prié de rester discret.

2025 fut l’année où l’on tua sans haine
Et c’est cela le plus terrible
On tua par procédure
Par habitude
Par lassitude morale.

L’homme devint un dossier
L’enfant un dommage
La mort une note de bas de page.

Et nous 
Nous avons appris à vivre avec cela
À respirer dans l’air vicié du « c’est comme ça »
À dormir dans les draps du « nous n’y pouvons rien »

Mais sous la croûte de cette année malade
La Terre hurle encore
Les volcans de la dignité grondent
Des voix se lèvent rauques – solitaires - indisciplinées
Des voix refusant l’anesthésie générale.

2025 malgré tout
Ne fut pas seulement l’année de la chute
Elle fut l’année de la révélation.

Elle nous a dit :
Voilà ce que vous êtes devenus
Quand vous confondez Ordre et Justice
Puissance et Grandeur
Silence et Paix.

Elle nous a mis le miroir à la main
Et ce miroir brûlait

Et maintenant
Voici 2026
Année encore informe
Année fœtus
Année tremblante dans le ventre du temps.

Que ferons-nous alors d’elle ?
La livrerons-nous aux mêmes appétits ?
Aux mêmes guerres repeintes ?
Aux mêmes lâchetés recyclées ?

Ou bien
Oserons-nous l’insurrection des consciences ?
Oserons-nous dire que le monde n’est plus une fatalité
Mais une œuvre inachevée
Qui exige nos mains - nos voix - notre verticalité ?

Il ne s’agit plus de savoir
Si nous allons vers le pire
Le pire sait déjà marcher

Il court 

Il s’agit de savoir
Si nous aurons le courage

Le courage
D’être plus grands que notre peur.

2025 a parlé
Elle a parlé dans la langue du feu
À nous alors de décider
Si 2026 sera l’année de la cendre
Ou celle de l’ultime relèvement.

 

 

B Leclaire (31/12/25).

Mon message pour 2026.

Bonne année à toutes et à tous.

 

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